Chapitre 4 :

L’Homme dans le noir

 

 

 

      Je sors dans le froid de l’hiver. Je traverse la cour recouverte d’un doux manteau de neige. Quatre jeunes, Grégoire, Mathieu, Léo et un autre que je ne connais pas, sont en train de fumer en cachette. Ils rient forts, d’un rire gras et rauque. Ils ne m’ont pas vue. Tant mieux. Mieux vaut les éviter, ceux-là.

      Je m’avance vers la borne d’électricité, là où j’attendais ma mère avant puis maintenant mon père, depuis sa mort. Le froid est mordant et je regrette de n’avoir sur moi qu’un petit gilet. Je me maudis de ne pas avoir pris plus chaud.

      J’attrape mon portable dans ma poche fermée de mon gilet blanc, va dans le répertoire, trouve le numéro de mon père et appuie sur le vert, pour qu’il vienne me chercher.

-         Bien sûr ma puce, j’arrive dans cinq minutes.

      Pourquoi daigne-t-il de m’appeler de ce prénom affreux, alors que de un, je déteste, ça fait débile et de deux, venant de sa part, c’est encore plus horrible ? Je le déteste, tout comme je déteste Cathy. La moindre affection de sa part me donne l’envie de vomir.

      Il fait de plus en plus noir. Bientôt, la pluie commence à tomber, aussi fine que du fil de fer. Je n’ai pas de parapluie, ni de capuche et le froid me rosit les joues. Je me recroqueville dans mon petit gilet, mais j’ai toujours aussi froid. Je crois entendre un bruit en face, dans l’allée qui monte vers les résidences. Quelque chose bouge. Le vent sûrement. Je prie pour que ce soit le vent.

      J’aperçois des phares qui percent le brouillard qui monte de plus en plus. Je me penche par-dessus la route : ce n’est malheureusement pas mon père. Pour une fois que j’aurais tout donnée pour voir mon père ! Cet endroit la nuit fait flipper, l’allée de l’immeuble devant le lycée est inquiétante avec ses arbres hauts qui semblent toucher le ciel et qui rendent l’allée aussi noire que la nuit. Même les lampadaires n’arrivent pas à l’éclairer.

-         Allez, papa ! Arrive !

      Des yeux. Des yeux jaunes luisant me fixent à travers le brouillard. Ils sont si luisants que j’arrive à les voir. Je les vois. Qu’est-ce que c’est ? J’ai envie de hurler, mais je fais semblant de ne pas avoir vu la créature. Peut-être que si je l’ignore, elle m’ignorera aussi. Elle grogne, elle montre les dents. Ses yeux semblent luire plus fort encore, jusqu’au point de transpercer mon âme, tel les yeux acier de Gaétan. Elle grogne encore, et j’ai la terrible impression qu’elle va m’attaquer. Mais elle recule dans la nuit et disparaît dans l’allée.  Ses horribles yeux jaunes et ses grognements disparaissent eux aussi, ainsi que ma peur. Mais je ne suis pas au bout de mon cauchemar. Loin de là. Je le sens.

      Un homme s’avance depuis le lycée dans la nuit. Il est habillé de noir, enfin, je crois, car la nuit noire ne m’aide pas. Il a les mains mise dans des poches larges et profondes, la tête basse, cachée par un capuchon. Il me fait légèrement penser à l’un des sinistres personnages de la secte rouge. Mais il est noir. Il est noir. Noir. Pas rouge. Je n’ai pas à m’inquiéter. Ils ne m’avaient pas trouvé la dernière fois. Ils avaient perdu ma trace, peut-être m’avaient-ils oubliée. Il est noir. Noir. Telle la nuit qui l’entoure.

      Mon sang se glace, mon corps se fige. Je suis paralysée par la peur. Son capuchon. Non. Pas ça. Non. Il est noir. C’est ça. Noir. Je me suis trompée. Mes yeux m’ont joué un tour.

      Son capuchon est rouge.

      Rouge.

      Comme le sang.

      Comme celui sur les toges de la secte.

      Rouge.

      Non.

      Cet homme fait partit de la secte.

      Je le sais. Mais à la lumière du lampadaire, je l’ai reconnu.

      Gaétan.

      Non. Impossible. Cela ne peut être lui. J’ai dû me tromper. Pourtant, seul lui sait que je suis sortie, il était beaucoup trop louche. Et je l’ai vu. À moins que je ne me sois trompée.

      Il s’approche. À la pâle lueur du lampadaire, je l’ai vu sourire d’un sourire mauvais, cruel, victorieux. Il s’approche de moi. Toujours, dans une démarche régulière. Ses pas se suivent, sa tête est toujours baissée, son sourire ne le quitte pas. Il ne semble pas regarder où il va, mais je sais qu’il vient pour moi. Ma main va machinalement à la poche de mon gilet où j’ai caché le parchemin. Il vient pour ça. Mais je dois le protéger. Maman me l’a demandé. Et elle est morte à cause de cette chose. Si je venais à le perdre et à l’offrir à notre ennemi, elle serait morte en vain.

      Mon père n’est toujours pas arrivé, et aucune voiture n’est passée depuis un bon bout de temps. Et je sais que l’homme, qui est peut-être Gaétan sera arrivé vers moi avant que Papa arrive.

      Je me détourne de l’homme et me met à marcher vers la maison, qui soi-disant passant est beaucoup trop loin pour que je l’atteigne à pieds, mais mon père me verra sur le chemin. Je marche normalement au départ, pour ne pas montrer mon angoisse grandissante et qui m’obstrue les poumons, m’empêchant de respirer. Je me retourne vivement : l’homme avance toujours de sa démarche régulière, le sourire flottant sur son visage, ne ralentissant, ni n’accélérant, ni changeant sa trajectoire. Il me suit, c’est inévitable.

      La secte m’a retrouvée.

      Cette pensée m’arrive en plein de la figure, telle une claque. Qu’adviendra-t-il de moi, maintenant ? Je serais capturée et sûrement torturée. Je préfère ne plus y penser.

      Voyant que Gaétan ne ralentit pas et semble ne pas me lâcher, j’accélère, marchant désormais d’un pas lourd et vite. Il change lui aussi sa cadence et se met au même rythme que moi. Mon cœur bat la chamade, mes yeux me piquent, une furieuse envie de pleurer me prenant.

      Je commence à pousser des petits cris d’angoisse, je respire fort, les sanglots étouffent la voix. Je me mets à courir du plus vite que je peux. L’homme se met à me courir après. Je hurle de terreur, je pleure. Je ne tiendrais pas longtemps. L’angoisse m’empêche de réfléchir, de trouver une solution, la peur rend mon cœur faible. Je me sens défaillir.

      Il y a énormément de neige par terre et je n’arrive pas à courir aussi vite que je le veux. Mon pied glisse, je faillis de me retrouver par terre. Mais je me reprends et cours, toujours, sans m’arrêter. L’homme ne me lâche toujours pas, me poursuivant. Il court malheureusement plus vite que moi, et il aura tôt fait de me rattraper.

      En voulant me retourner pour voir son avance sur moi, mon pied ripe sur une plaque de verglas cacher par la neige abondante et je me retrouve couchée dans sur la route, entre les traces de pneus dans la neige.

      La pluie continue de tomber, glacée, sur mon visage. Mes pleurs, mes larmes se confondent avec. L’homme est trop près maintenant. Je n’arrive pas à me relever, chaque essai se solde d’un échec qui me fait retomber à terre.

      Il est tout près, à à peine un mètre de moi, sur le trottoir.  Il rit. Son rire me glace d’effroi. J’ai envie de hurler, mais le cri ne traverse pas ma gorge. J’ai envie de pleurer, mais les larmes ne coulent plus. Dans un sourire, il dévoile une rangée parfaite de dents blanches comme la Lune qui luit dans son dos.

      « Je vais mourir ».

      Un crissement de pneus retentit dans la nuit sombre. Des phares se rapprochent. Je mets ma main en visière pour cacher mes yeux sensibles à la lumière aveuglante. L’homme, qui venait de poser doucement son pied droit sur la route, se retourne et disparaît dans la nuit, sa cape le suivant, comme dans un film. La voiture se rapproche trop vite. Elle ne m’a pas vue.

      « Je vais mourir ».

      Elle va m’écraser. Je hurle, tout en sachant que hurler n’y changera rien et ne fera pas ralentir la voiture.

      D’un ultime coup de frein, elle se stoppe net à un millimètre de mon genou.

      Le souffle court, je louche sur le nez de la voiture si près. J’ai eu chaud, très chaud.

      Mon père sort de la voiture en trombe, et devient immédiatement mouillé jusqu’aux os.

-         Coralise ? Coralise ? Mais qu’est-ce que tu fais sur la route ! J’aurais pu t’écraser !

      Voilà donc tout ce que pense mon père en me voyant en larmes, souillée par terre, grelottante de froid, en plein milieu de la route.

-         Ça va ?

      Oui, oui, tout va bien. Juste un peu froid. Est-il aussi stupide ? Comment pourrais-je aller bien ? J’aurais pu être morte, capturée, disparue. Mais non. Tout ce qu’il trouvait à dire était « Ça va ? ».

      Il me prend par sous les aisselles et me traîne jusqu’à la place passager. Là, je m’endors aussitôt.


Voilà c'était le dernier extrait... Avec plein de suspens !!! Je suis cruelle, hein ? *regard machiavélique*