Chapitre 3 :

Le bal

 

 

 

 

-          Allez viens ! Tu vas voir, tu vas bien t’amuser !

-          Aléanice, je soupire. Je n’ai pas envie.

-          Mais ça va te changer les idées !

-          N’insiste pas. Je n’irai pas. Point final !

      Aléanice veut me traîner au bal de Noël des internes du lycée. Je n’irai pas. D’ailleurs, je n’ai pas de cavalier, ni de petit-copain. Je suis comme on le dit, en célibat. Et je ne me voyais pas en couple. Pas pendant cette période horrible. Je suis en deuil. Et un amour et la séparation plus la tristesse qui allait ensuite n’est pas vraiment la bienvenue.

-          Allez, insiste-t-elle. Il y aura Gaétan. Tu peux tenter ta chance.

      Je manque de m’étouffer. Moi, tenter ma chance avec lui ? Je le déteste. C’est à peine si je peux le voir en peinture. Aléanice aurait bien voulu, tenter sa chance, mais son petit-ami n’aurait pas apprécié. Surtout qu’il est plutôt du genre possessif.

      Comme si elle avait lu dans mes pensées, elle réplique :

-          Si Gaétan me demandait un jour, je serais prête à larguer Jordan immédiatement !

-          Non, parce que tu l’aimes et qu’il t’aime.

      Elle pousse un drôle de grognement que je suis habituée d’entendre car elle le pousse à chaque fois qu’elle a tort, ou que j’ai raison, question de point de vue.

-          Quand on parle du loup… je soupire, exaspérée.

      Gaétan, flanqué de ses Ray-Ban, se dirige vers nous. Pourquoi se dirige-t-il toujours vers nous ? Je ne l’aime pas, il ne l’a pas compris ? Peut-être que je dois lui dire.

      Aléanice se retourne et sourit de toutes ses dents. Quant à moi, je montre clairement mon exaspération en soufflant bruyamment.

-           Ne rêve pas trop, je lui murmure à l’oreille. Il ne demandera pas d’y aller avec lui, et tu y vas avec Jordan.

-          Je pourrais changer mes plans, rétorque-t-elle, amusée.

-          Bonjour, mesdemoiselles, nous salue-t-il, tout sourire, comme s’il croyait qu’il avait une chance avec l’une de nous deux. Aléanice y allait avec son copain et pour moi, il en était hors de question !

-          ‘Jour…

-          Je me demandais… Deux magnifiques filles comme vous doivent déjà avoir un cavalier pour le bal, mais…

-          Coralise veut bien y aller avec toi, même si elle ne le dit pas. Je suis déjà prise, mais pas elle. N’est-ce pas Cora ?

      Je vais la tuer.

-          Non, n…

-          Parfait, je viendrais te chercher, conclut Gaétan.

-          Je te donnerai son adresse, elle est bien trop timide pour le faire, lui dit Aléanice.

      Sur ce, il part. Je n’ai jamais été autant en colère. Je déteste Gaétan, et voilà que je devais aller au bal avec lui ! Je n’avais rien demandé à Aléanice, moi !

-          Aléanice ! Je te déteste !

-          Tu rigoles ! Toutes les filles voudraient, rêveraient d’avoir un rendez-vous avec lui, et toi tu te plains !

      N’a-t-elle donc pas remarqué que je déteste Gaétan et que chaque fois qu’il est dans les parages, j’ai une envie de me pendre ? Je ne prends même pas la peine de lui répondre. Je lui tourne le dos et m’en vais. Je n’irai pas. Je lui poserais un lapin. Déjà que je ne voulais pas aller au bal à la base, alors avec lui ! Hors de question !

 

*

 

      Samedi soir, vingt heures. Gaétan a dit qu’il viendrait me chercher, mais aucune voiture en vue. Tant mieux. Peut-être qu’il a oublié ce foutu bal, ou qu’il a pensé que ce n’était pas la peine. Il aurait bien raison !

      J’ai décidé d’y aller en fin de compte. Maman aurait voulu que j’y aille. Elle était encore plus enthousiaste que moi. Si elle avait pu, elle y serait allée à ma place ! Elle m’avait acheté une magnifique robe rouge pour l’occasion, avec des paillettes et des voiles rouges transparents et elle avait prévu de me coiffer. Je ne pouvais la décevoir. Je le fais pour le souvenir de Maman.

      Soudain, une Porsche rouge mate digne de l’arrogance de Gaétan surgit au bout de la rue. Elle va à une vitesse folle entre les maisons et je suis bien contente qu’aucun enfant ne soit allé jouer dans la neige ce soir.

      L’autre raison qui m’a poussé à aller à ce stupide bal est Cathy. Passer une soirée de moins loin d’elle me ferait du bien. Mais est-ce que passer une soirée avec Gaétan changerait vraiment grand-chose ?

      La voiture s’arrête devant moi après un dérapage de plus de dix mètres sur une plaque de verglas. Je ne sais pas si je veux que Gaétan m’emmène, du coup. Je risquerais de me tuer. Il risquerait de nous tuer, à être aussi imprudent. Il ouvre la portière du côté passager, et m’invite à y monter, en exagérant tous ses gestes. Je n’ai pas envie de monter dans cette voiture, qui, d’après l’odeur, est neuve. Je n’ai pas envie de passer une soirée à regarder les autres danser et être heureux alors que je resterais sur le côté à m’ennuyer à mourir. Pire ! Je ne me vois à danser rien qu’une danse avec lui. Gaétan. Mais je le dois. Pour Maman.

      Je me courbe pour entrer dans la Porsche. Je déteste ces voitures. Je les trouve hideuses et ceux qui les conduisent arrogants. Je m’emmêle dans ma robe pleine de voiles, ils me cachent les yeux, la robe se prend dans la portière. Maman aurait pu trouver plus simple ! Gaétan tente un mouvement vers moi pour m’aider à m’y retrouver, mais je le repousse immédiatement d’un geste brusque.

-          Je te préviens, un seul mouvement de travers et je fais un scandale ! je m’écris.

-          Oh ! Tout doux, ne mord pas ! s’esclaffe-t-il.

-          Arrête, j’ordonne.

-          De quoi ?

-          De te moquer de moi.

      Il me regarde dans les yeux. J’essaye de faire comme m’a dit Aléanice, de m’imaginer que toutes les filles voudraient le regarder droit dans les yeux, assisses à côté de lui dans une Porsche neuve, mais ça ne me fais rien. Ce mec a l’embarras du choix, niveau fille et pourtant, il ne voie que moi, moi et encore moi. Il n’accorde même pas un regard aux autres. Et ça depuis le début. Il n’a même pas cherché à voir les autres filles qu’il se dirigeait déjà vers moi, comme si nous nous connaissions depuis longtemps. Comme si je lui avais tapé dans l’œil. Pff ! Je ne suis pas si belle. Mes yeux marron comme ceux de ma mère sont ternes et vides, mes cheveux châtains beaucoup trop clairs et sans vitalité. Pourtant, je lui ai clairement fait comprendre que je le déteste. Et il me sourit ! Rah !

      Après un voyage où je suis restée agrippée de peur à mon siège tellement Gaétan roulait vite, il se gare d’une manœuvre finale. Je relâche ma prise sur le siège. J’ai la nausée.

      L’entrée est bloquée par le flot d’élèves de terminale qui essayent tant bien que mal de rentrer à l’intérieur. Gaétan et passons néanmoins sans problèmes, les gens s’écartant pour voir le plus beau gosse du lycée arriver. Ils font des remarques, disant que je suis magnifique avec lui, que nous formons un beau couple. Mais j’essaye de ne pas les écouter. Nous ne sommes pas un couple.

      La salle du bal est moins bondée que l’entrée. En vérité, les lycéens profitent de l’occasion pour faire une visite nocturne du lycée, squatter la cour… Je n’arrive pas à voir Aléanice, ni Jordan. Plein de gens que je ne connais pas viennent  me dire bonjour, aussi bien des filles attirées pas Gaétan, du genre cette blondasse de Chloé, que par des garçons qui l’envient d’être aussi populaire. Ils font comme s’ils me connaissaient bien, comme si nous étions de super potes, alors qu’ils ne m’ont jamais adressé la parole auparavant.

      Soudain, dans un coin de la salle, vers la buvette, j’aperçois Aléanice avec un gobelet de Coca-Cola dans les mains, et Jordan, debout à ses côtés, ne sachant évidemment pas quoi choisir comme boisson. Je laisse plantés Gaétan et ses soi-disant amis pour les rejoindre.

-          Tu vois que tu es venue ! me lance Aléanice comme salut.

-          Oui, moi aussi je suis contente de te voir. Va dire à Gaétan que je m’en vais, ça me saoule déjà d’être là.

-          Eh ! T’as pas le droit ! Tu avais promis à ta mère !

      Trop tard. Elle a parlé de ma mère. Je lui avais promis et partir serais ne pas tenir cette promesse. Je lui avais promis de m’amuser, mais je crains que cette promesse-là ne soit pas tenue. À la simple évocation de ma mère, je me sens dorénavant obligée de rester. Aléanice me connait bien. Trop même. Elle sait très bien que parler de ma mère me rend coupable. Avec ça, elle pourrait me faire faire tout ce qu’elle voulait, j’en suis sûre.

-          C’est bon, je reste, je grommelle.

      Elle sourit de victoire. Je déteste cette fête.

-          Te voilà ! Je te cherchais partout. Ce n’est pas bien de t’enfuir !

      Entendre sa voix me donne des frissons. Quelle voix affreusement fausse et arrogante !

-          Salut Gaétan ! Je vois que tu as réussi à emmener Coralise quelque part ! Personne n’y était encore jamais arrivé ! C’est un exploit, s’exclame Jordan. 

      Je lui fais la grimace et le foudroie du regard. Je montre quasiment les dents, signe qu’il vaudrait mieux pour lui qu’il se taire, ce qu’il fait immédiatement après m’avoir vu du coin de l’œil.

      La musique change et invite à une danse lente. Je redoute ce moment. Faites que Gaétan ne me propose pas de venir avec lui, faites que Gaétan ne me propose pas de venir danser avec lui, faites que…

-          Coralise ? M’accorderais-tu au moins cette danse ? Juste une. Celle-là.

-          Tu voudrais éviter de choisir la sorte de valse, merci.

-          C’est justement pour ça que je te demande, me répond-il du tac au tac avec une aisance qui me met, moi, mal-à-l’aise. Une valse ne ferait pas de mal à ton ego. Alors ?

      Je ne sais pas quoi répondre. Comme s’il avait lu dans mes pensées, il me répond :

-          Il suffit de dire oui.

      Comment refuser ? Avec Aléanice qui, dans son silence, me cri d’accepter et Gaétan qui me soutient du regard, je suis obligée de dire oui. En soufflant d’exaspération, je lui offre ma main. Il sourit de satisfaction, tandis que je réprime un haut-le-cœur du fait que je le touche. Il m’emporte au centre de la piste, là où tout le monde peut bien nous voir, comme par hasard. D’ailleurs, mon malaise s’accentue quand je remarque que beaucoup de gens nous regardent. J’ai du mal à respirer, mes jambes tremblent et mes mains deviennent moites. Je ris de ma propre stupidité. Aurais-je le trac ? Que je suis bête !

-          Laisse-toi faire, Cora.

-          Ne m’appelle pas Cora ! Seuls mes amis proches peuvent le faire, c’est-à-dire Aléanice et Jordan. OK ?

-          Ne mord pas, je te l’ai déjà dit.

-          Tais-toi.

      Il entame la danse, me guidant. N’ayant jamais dansé de ma vie (cela étant, ce n’est pas vraiment mon but), je dois me laisser faire par lui. C’est affreux ce contact trop proche entre nous. Nos mains sont jointes, il me tient par la taille. C’est une horreur à supporter. Ses yeux cherchent sans cesse les miens pour les transpercer et lire au plus profond de mon être. J’essaye tant bien que mal de penser à ma chance, mais cela ne marche pas plus que tout à l’heure. Je suis toujours autant dégoûtée.

-          Je te trouve beaucoup trop froide, Cora… Coralise. Peut-être qu’un baiser briserai cette glace…

      En disant cette phrase, je le vois qui approche son visage du mien. Au moment critique, je le repousse si violemment qu’il recule de deux mètres, heurtant au passage le couple Chloé-Yann. Celle-ci est tout d’abord indignée, mais voyant que c’est de Gaétan dont il est question, elle sourit de son sourire de dragueuse. Gaétan, lui, paraît choqué. Il me foudroie du regard. Tant mieux.

-          J’en ai que trop vu, je crache avant de quitter la salle en trombe, laissant tout le monde me regarder partir, puis orienter son regard vers Gaétan, furieux.