Chapitre 3

Hélène

 

 

 

Samedi 3 novembre

Cher Journal,

 

        Malgré toutes les arrivées d'hommes au palais, je n'ai toujours pas trouvé l'âme sœur. Mère désespère d'heure en heure, je le voie, même si elle essaye de le dissimuler. Pourtant, je fais un effort, mais Nadège m'a dit un jour que, quand l'âme sœur était là, l'atmosphère changeait. Or, l'atmosphère ne change jamais.

         Suis-je une Sans-Sœur ? Mère jure que non, qu'une princesse ne peut l'être.

        Dans deux mois, c'est mon anniversaire, cher Journal. Et j'espère avoir trouvé le grand amour avant.

        Il me faut une nouvelle robe. C'est pour cela que je dois te laisser. Je n'ai pas envie de faire attendre Nadège.

Hélène

 

        Je referme mon journal et le range dans le tiroir de droite de ma coiffeuse. Je me parfume et me maquille correctement. Je repasse un coup de brosse dans mes cheveux. Me voilà prête pour aller en ville. Je n'oublie pas de mettre mon diadème, obligatoire, sauf si on veut se faire passer incognito. Mais tout le monde sait que les princes et princesses font leur sortie hebdomadaire en ville le samedi.

 

        - Bien, soupire Nadège. Que veux-tu faire ?

        - Il me faut une nouvelle robe.

        - Encore ? C'est la troisième cette année ! Combien en as-tu ?

        - On n’en a jamais assez, je lui réponds.

        Un long silence s'ensuit.

        - Très bien. À moi aussi il me faut un nouveau livre. Rejoignons-nous à la grand’ place dans une heure, cela suffira ?

        Je hoche positivement la tête et nous nous séparons. Je connais la ville par cœur. Et surtout l'emplacement de la couturière. Au bout de la ville. Je traverse les rues sans même regarder où je vais. J'essaye de saluer tout le monde, mais il y a trop de monde aujourd'hui. Je passe devant la grand’ place. Le marché a attiré beaucoup de monde. C'est à peine si on peut passer. Je prends mon raccourci.

Le magasin de Madame Courtin est juste devant moi à présent. Et elle n'est pas surprise de me voir arriver dans sa boutique. La cloche accrochée à la porte fait le même bruit habituel depuis dix ans.

        - Votre Altesse, me salue Madame Courtin en s'inclinant si bas que le bout de son nez touche le sol.

         - Relevez-vous, voyons, je lui dis. Nous nous connaissons bien assez pour éviter ce genre de formalités.

         - Bien, Votre Altesse. Vous venez pour une robe, je présume ?

         Elle n'a pas besoin que je lui réponde qu'elle va chercher son livre de modèle et me l'ouvre à la page des croquis de robes.

         J'en trouve une magnifique, que je n'ai pas. Elle est composée d'un corset brodé et d'un jupon contenant une multitude de voiles pailletés. Les voiles se superposent, créant ainsi un effet plus volumineux, en plus du jupon.

         Je le montre à Madame Courtin et je passe à l'étape suivante : le choix du tissus et de la couleur.

         - J'ai un nouveau bleu turquoise qui me vient de la Terre de l'Air. Il est très réputé et j'ai enfin réussi à en obtenir. Ce serait un immense honneur pour moi que vous soyez la première à l'essayer.

         Je ne réfléchis pas une seconde.

         - Très bien. Quand sera-t-elle prête ?

         - Si Son Altesse pouvait avoir le temps de venir la chercher la semaine prochaine, elle sera prête.

         - Merci ! Au revoir, Madame !

         - Au revoir Votre Altesse !

         Voilà une bonne chose de faite. Je devais désormais retrouver ma sœur. Et avec le marché battant à son plein, la tâche s'avère être difficile.

 

         Je ne regarde jamais où je vais. C'est ma marque de fabrique. J'ai toujours cru que j'allais un jour bousculer quelqu'un, mais cela ne m'ai jamais arrivé.

 

         Je marche depuis une bonne minute quand un homme me rentre dedans à pleine vitesse. Je ne l'avais pas vu arriver.

         - Je suis affreusement désolée, monsieur. Je... Je ne vous avais pas vu arriver.

         Je le voie qui ramasse ses affaires avec vigueur. Ce sont des livres. Peut-être avait-il vu Nadège ?

         - Je suis désolée. Je cherchais ma s...

         Il me regarde dans les yeux. Je prends enfin le temps de mieux l'observer. Il est beau. Je ne le cache pas. Ses cheveux noirs plus ou moins bien coupés lui atteignent presque les épaules, les cheveux de devants étaient plus courts et lui barrait le front et ses yeux gris fumée m'indiquent qu'il vient de la Terre de l'Air. Il a les traits parfaits. Je ne sens plus rien, je ne voie plus rien à part lui. J'ai le souffle coupé.

         Il se penche pour ramasser ses dernières affaires et remarque mon diadème par terre. Il a dû tomber.

         - C'est moi qui suis désolé, Votre Altesse, me dit-il.

         Sa voix me fait presque oublier pourquoi il est désolé. Pourquoi je me sens comme ça ? J'ai sûrement reçu un coup sur la tête.

         Il replace mon diadème sur ma tête.

         - Merci.

         - Vous êtes la princesse Hélène ? me demande-t-il.

         Je comprends son hésitation. Nadège et moi nous ressemblons à des jumelles, bien qu'elle soit plus jeune que moi.

         J'approuve d'un signe de tête.

         - Et vous, vous êtes...

         - Sirius, finit-il. De la Terre de l'Air.

 

 

 

Chapitre 4

Sirius

 

 

 

         Je la regarde dans les yeux. Elle est magnifique. Ses yeux sont d'un bleu, tel que l'on pourrait le confondre dans l'océan. Elle sourit. Ses paupières se ferment légèrement, ce qui rend ses yeux plus beaux encore.

         - Vous cherchiez qui ?

         - Ma sœur, Nadège. Elle était à la librairie, vous ne l'avez pas vue ?

         Les livres que je tenais n'étais pas les miens, ni ceux de la librairie. Il faisait partie de ceux que Mère avait réussi à voler, en plus d'un œuf en or, que j'avais réussi à revendre très cher. Justement, je devais aller les vendre à la librairie.

         - Non, désolé votre Altesse.

         - Oh...

         - Hélène !

         Cette voix ressemble beaucoup à celle d'Hélène, mais une petite chose infime m'indique que ce n'est pas elle. Comme si je connaissais la princesse par cœur, sa voix, ses yeux, son haleine...

         La personne qui venait de parler ne peut être que Nadège, la sœur de la princesse. Elle lui ressemble comme une jumelle, ou presque. Si l'on ne fait pas attention, on pourrait les confondre. Mais les cheveux de Nadège sont blonds, presque blancs, et sont lisses comme un mur, tandis que ceux d'Hélène sont dorés et méchés de châtains. Nadège est très belle aussi, mais pas plus qu'Hélène.

         - Voilà justement ma sœur ! Je dois vous laisser. Nous reverrons-nous un jour ?

         - Aucun doute, je lui réponds.

         Elle tourne les talons et rejoint sa sœur. Elle jette un dernier regard vers moi, suivit de sa sœur. Puis j'entends Nadège dire :

         - Qui est-ce ?

         - Personne...

         Je souris. Nadège pouffe.

         - Ce n'est pas vrai. Je sais bien. Tu...

         Je n'arrive pas entendre la suite, mais je continue de sourire. Je vois Hélène, exaspérée par les propos de sa sœur, partir devant en courant presque. Nadège secoue la tête, comme si elle se moquait de la princesse, et je les voie disparaître derrière un mur. Je reste seul un instant, debout au beau milieu de la ruelle, à penser à ma surprenante rencontre. Étrangement, je pense à Mère. Je me dis qu'elle aimerait tellement rencontrer une personne de la famille royale. Elle leur voue un véritable culte.

         Reprenant mes esprits, je quitte des yeux l'endroit où elles ont disparues pour ramasser les trois livres, encore par terre. L'un d'eux est trempé. Les intempéries d'octobre font rage ne ce moment, et l'on peut voir des flaques d'eau un peu partout dans la ville. Je décide de laisser le livre là. Mère n'y verra que du feu.

         Je me dirige vers la librairie, et va directement voir le vendeur. Il me connaît bien. Je lui vends souvent des livres. Il ne se doute pas qu'ils sont volés...

         Le libraire est petit et mince et porte de petites lunettes rondes qui lui pincent sans cesse le nez. Il m'apprécie beaucoup et ne voit jamais d'inconvénient à ce que je lise quelque passage des livres. C'est essentiellement grâce à lui si je possède, certes peu de culture, mais l'essentiel.

         Il prend mes livres et disparaît dans la réserve, où il les analyse. Pendant ce temps, il me laisse regarder les livres, et en même temps, me cultiver un peu plus.

         Je lis un livre passionnant nommé « Rois à travers les âges » depuis quelques minutes déjà, quand je reconnais le bruit de la sonnette, qui indique que quelqu'un entre dans le magasin. Je me redresse et qu'elle n'est pas ma surprise de voir la princesse Nadège entrer dans le magasin.

         - Vous ? dit-elle en m'apercevant. Vous êtes partout.

         - Sans paraître indiscret, Votre Altesse, n'étiez-vous pas déjà venue ici il y a peu ?

         - C'est exact. Mais je trouve que ce livre est trop court, je ne tiendrais pas longtemps. Alors je viens en prendre un nouveau.

         Elle soulève un pavé d'environ sept cents pages à vue d'œil pour me le montrer.

         - Où est le libraire ? demande-t-elle.

         - Partit dans la réserve analyser le prix d'un livre que je veux lui vendre.

         Elle s'approche du comptoir et appuis sur la sonnette posée dessus, afin d'appeler le libraire. Celui-ci arrive aussi vite que l'éclair et réajuste les lunettes qui lui tombent du nez.

         - Votre Altesse. Un problème ?

         - Non. J'aimerais que vous me vendiez un second livre.

         - Je viens justement d'en acquérir de nouveaux qui pourraient vous plaire. Monsieur Sirius, je vous en prends 10 pièces d'argent.

         Les bras m'en tombent. Dix pièces d'argent ? Pour deux livres ? Mère ne remarquera jamais qu'il manquait un livre à ce prix.

         - D'a... D'accord.

         Il cherche dans sa caisse les dix pièces et me les donne en main propre.

         - Ce sont des livres rares. Où les avez-vous eus ?

         - Je les ai retrouvés dans notre grenier, en fouillant, je mens.

         Il hoche la tête et se tourne vers Nadège. Quant à moi, je m'en vais, emportant mon trésor avec moi. Comme toujours en rentrant, je garderais l'équivalent d'une pièce d'argent que je cacherais sous ma paillasse, endroit où Mère ne vient jamais voir. Jamais.